FRONT POPULAIRE


FRONT POPULAIRE
FRONT POPULAIRE

Le Front populaire est une coalition qui, unissant les forces de gauche et d’extrême gauche, se donne comme but, en 1934, de défendre les libertés démocratiques contre les menaces des «groupements fascistes». Cette coalition était imprévue car, depuis 1919, l’Internationale communiste dénonçait comme également nocifs les partis socialistes et les partis bourgeois de gauche ou de droite. Réalisé en France le 14 juillet 1935, le Front populaire fut donné en exemple, en août, par le VIIe congrès du Komintern réuni à Moscou: «La formation d’un front commun du peuple permettant une action commune avec les partis sociaux-démocrates est une nécessité. Ne pouvons-nous nous efforcer d’unir les travailleurs communistes, sociaux-démocrates, catholiques et les autres?» (Georges Dimitrov).

En Espagne et en France, le Front populaire remporte deux victoires électorales (février et mai 1936). Tandis que l’expérience gouvernementale du Frente popular est interrompue le 18 juillet 1936 par le soulèvement des garnisons espagnoles des Canaries et du Maroc, l’expérience française se prolonge près de deux ans. Quand elle s’achève à son tour, il subsiste une mystique du Front populaire qui marqua encore certains aspects des événements de mai-juin 1968 en France.

1. Les origines du Front populaire

Faut-il faire remonter les origines du Front populaire au jour où, en Chine, le Parti communiste avait admis la possibilité, pour ses adhérents, de travailler à l’intérieur du Kuomintang? Peut-être. Mais la méthode avait paru condamnée lorsque, en 1927, Chang Kaï-chek s’était retourné brutalement contre des alliés impatients.

Le 14 juillet 1935

En Occident, le Front populaire est né (sous le nom officiel de Rassemblement populaire) quand plusieurs dizaines d’organisations françaises de toute nature, répondant à un appel lancé par le mouvement communisant d’Amsterdam-Pleyel, ont mis sur pied, le 14 juillet 1935, de grandes manifestations où était prêté un serment d’union pour la défense des libertés.

Conçu pour une journée, le Rassemblement, dont la création avait soulevé l’enthousiasme populaire, décida de se donner des structures permanentes: il ne recevrait pas d’adhésions individuelles; au comité directeur siégeraient dix grandes organisations: quatre partis politiques, à savoir le Parti communiste français (Maurice Thorez), le Parti socialiste S.F.I.O. (Léon Blum), l’Union socialiste républicaine (Paul Ramadier), le Parti radical (Édouard Daladier); deux confédérations syndicales: la C.G.T. (Léon Jouhaux) et la C.G.T.U. (Benoît Frachon); trois mouvements à dominante intellectuelle: la Ligue des droits de l’homme (Victor Basch); le Mouvement contre la guerre et le fascisme dit mouvement Amsterdam-Pleyel (Henri Barbusse, Romain Rolland), le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (Paul Rivet, Alain, Paul Langevin), et un mouvement d’anciens combattants. Dans le Front populaire, les partis étaient donc en minorité; les autres organisations y jouaient un rôle éminent, en rendant aux partis un prestige atteint par la vague d’antiparlementarisme qui déferlait sur l’Europe et en arbitrant les conflits qui, entre les hommes politiques, renaissaient à chaque moment.

L’aspect international

On ne peut saisir l’aspect international du Front populaire que par un retour en arrière. L’avènement de Hitler, en janvier 1933, avait brutalement posé la question de la généralisation du fascisme, qu’on avait cru longtemps typiquement italien, mais dont «la grande dépression» favorisait la propagande. À Moscou, on n’avait vu cependant d’abord dans la victoire de l’hitlérisme qu’un phénomène passager que suivrait à brève échéance l’instauration du communisme sur les ruines du capitalisme et de la social-démocratie.

L’émeute parisienne du 6 février 1934 avait amorcé une révision de la stratégie du communisme international. S’il était possible qu’un régime totalitaire, installé à Paris, contractât une alliance avec Berlin et Rome sur la base de l’anticommunisme, il fallait neutraliser cette menace par une alliance avec la France, demeurée démocratique et orientée, si possible, plus à gauche.

Le tournant fut pris au mois de mai 1934. Les socialistes acceptèrent une unité d’action qui ne se présentait plus comme destinée à détacher de leurs leaders les militants de base. Ils furent cependant un peu surpris lorsque, le 9 octobre, le Parti communiste français suggéra d’étendre l’alliance aux démocrates bourgeois.

Au VIIe Congrès du Komintern, le secrétaire général Georges Dimitrov, récemment libéré des prisons hitlériennes, propose à tous les partis communistes le modèle de la France «où la classe ouvrière donne à tout le prolétariat international un exemple de la façon dont il faut combattre le fascisme».

Dans quelles conditions sont intervenues ces décisions? Pour les uns, c’est Maurice Thorez qui a préconisé cette nouvelle stratégie. Pour les autres, il n’a fait que suivre les directives données par le représentant à Paris de l’Internationale, le Tchécoslovaque Eugène Fried. Le fils aîné de Maurice Thorez affirme: «C’est bien Eugène Fried qui a eu l’idée du Front populaire, comme il a eu l’idée de la main tendue aux catholiques, l’idée du Front national...» (lettre au Monde , 11 mai 1969). Mais Fried était-il l’initiateur ou un simple agent de transmission?

2. Victoires passagères et dislocation

La situation internationale telle qu’elle se présentait en cette période permet de mieux comprendre comment le Front populaire a rapidement abouti à un échec en Espagne et aussi comment, plus durable en France, il s’est disloqué quand, à l’horizon, a surgi la menace de guerre.

En Espagne

La République espagnole, née en 1931, paraissait menacée, en 1934-1935, par la montée de forces qu’on jugeait totalitaires. Une fois brisée la révolte ouvrière des Asturies (oct. 1934), la Confédération espagnole des droites autonomes, animée par Gil Robles, se croyait assurée de conquérir la majorité aux Cortes. À la veille des élections du 16 février 1936, la gauche et l’extrême gauche formèrent un Frente popular auquel adhérèrent le Parti républicain de Manuel Azaña, l’Union républicaine de Martínez Barrio, la Gauche catalane de Luis Companys, le Parti communiste de José Díaz, alors très faible, le Parti socialiste et l’Union générale des travailleurs de Largo Caballero, et l’Alliance ouvrière et paysanne, de tendance trotskiste. La Fédération anarchiste ibérique et les anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail demeuraient à l’écart. Mais certains de leurs leaders invitèrent à voter pour le Frente popular afin d’obtenir l’amnistie.

Malgré les efforts des socialistes, le programme ne comporta aucune nationalisation. Le manifeste électoral était inspiré d’un manichéisme dont on espérait qu’il plût aux masses: «Le fascisme du Vatican vous a promis du travail; il a apporté la faim; il vous a promis la paix, il a apporté cinq mille tombes; il vous a promis l’ordre et il a dressé des gibets. Le Frente popular ne promet ni plus ni moins que ce qu’il apportera: le Pain, la Paix, la Liberté.»

Aux élections, le Front populaire devança la droite, écrasant le centre. Les Cortes comptaient 271 élus du Front populaire, 52 du centre, 129 de la droite. Azaña devint président du Conseil, puis président de la République. Ni les communistes ni les socialistes n’entrèrent au gouvernement. Sur le pays pesait, de plus en plus lourde, une atmosphère de troubles: grèves, attentats, pillages se succédaient.

En France

Adopté et publié en janvier 1936, après de laborieuses discussions, le programme du Front populaire apparaissait comme un catalogue de revendications. Vainement, les socialistes et les syndicalistes de la C.G.T. avaient tenté d’y insérer des réformes de structure: nationalisation du crédit et des industries clés. Radicaux et communistes s’y étaient opposés, sans doute pour ne pas effaroucher les classes moyennes.

Nul ne savait ce qui sortirait du scrutin du 28 avril. Les Croix de feu du colonel François de La Rocque n’allaient-ils pas remporter un succès impressionnant? Il n’en fut rien. À l’issue du premier tour, les candidats du Front populaire se trouvaient souvent en bonne position. Tout dépendait finalement de la manière dont jouerait, entre les diverses formations de gauche et d’extrême gauche, la discipline nécessaire au second tour. Avec un ensemble qui étonna, les électeurs radicaux acceptèrent de reporter leurs voix sur les socialistes et même sur les communistes arrivés en tête des candidats de gauche. Au soir du 5 mai, le Front populaire comptait 376 élus contre 248 au centre et à la droite. Avec 147 élus, le groupe socialiste était le plus nombreux, suivi par les radicaux (106), les communistes (72), l’Union socialiste républicaine (25).

Le Front populaire aboutissait ainsi à un gouvernement à direction socialiste. Il n’entrait pas dans les intentions de Léon Blum de s’en servir pour une action révolutionnaire. À maintes reprises, il avait expliqué que l’exercice du pouvoir ne devait pas, en de telles circonstances, entraîner de «vacances de légalité».

Mais, au cours du mois qui s’écoule avant la formation du nouveau gouvernement, surgit, inattendue, une grande vague de grèves dans le secteur privé, avec occupation des lieux de travail. Elle surprend les dirigeants de la C.G.T. (maintenant réunifiée avec la C.G.T.U.) et inquiète Léon Blum. Ne risque-t-elle pas, à la fois, de rejeter les radicaux et les classes moyennes vers la droite et d’affaiblir la France en face de l’Allemagne hitlérienne?

Le mouvement s’apaise peu à peu lorsque les accords Matignon, conclus le 7 juin 1936, accordent aux travailleurs des satisfactions qui vont plus loin que le programme du Front populaire: augmentations de salaires, semaine de quarante heures, deux semaines de congés payés, généralisation des conventions collectives, élection de délégués du personnel. Pour les militants syndicaux, c’était la fin du patronat de droit divin. Des minorités ardentes auraient souhaité davantage. Pour que le travail reprenne, Maurice Thorez doit déclarer qu’il faut savoir terminer une grève (11 juin).

Le Front populaire est alors à son apogée. À l’origine, formule proposée à des partis agissant de concert dans un cadre national pour se défendre des menées fascistes, va-t-il devenir une formule proposée à l’ensemble des nations démocratiques pour qu’elles s’unissent contre la menace hitlérienne, de Roosevelt à Staline? En Grande-Bretagne, Stafford Cripps tente d’orienter le Parti travailliste dans cette voie.

Des déceptions à la dislocation

En quelques semaines, le Parlement français vote nombre de textes importants: nationalisation de la Banque de France et des industries de guerre, création de l’Office national du blé, prolongation de la scolarité. D’autres projets étaient à l’étude. Mais des difficultés imprévues brisent l’élan.

Le 18 juillet 1936, en Espagne, éclate une insurrection militaire. Le gouvernement de Front populaire espagnol appelle à l’aide le gouvernement français. Les sentiments personnels de Léon Blum ne sont pas douteux. Mais il constate qu’il ne peut aider militairement Madrid sans s’aliéner les radicaux et sans se couper de Londres. Il se résigne à la « non-intervention ». Les communistes s’indignent et, contre lui, ne cessent de réclamer «des avions, des canons pour l’Espagne».

Aucune dévaluation n’avait été prévue. Pourtant, à la fin de septembre 1936, il faut décider un «alignement monétaire», tardif et insuffisant. On en espérait un redressement de l’économie. Une application trop rigide de la semaine de quarante heures compromet ce rétablissement. Le 13 février 1937, Léon Blum doit annoncer une «pause» dans la réalisation de nouvelles réformes.

La situation internationale devient de plus en plus préoccupante. Blum n’a pu, malgré les négociations amorcées avec le docteur Schacht, aboutir à une détente avec l’Allemagne. En dépit des liens resserrés avec Londres et Washington, le gouvernement français a dû décider un programme de réarmement massif; les communistes lui reprochent de ne pas avoir conclu avec l’U.R.S.S. l’accord militaire que paraissait annoncer le pacte franco-soviétique de mai 1935 et réclament le passage du Front populaire à un Front national qui engloberait des éléments de droite antihitlériens.

Finalement, le 22 juin 1937, Léon Blum est renversé par le Sénat. Le Front populaire essaie de se survivre avec un gouvernement à direction radicale; une seconde expérience Léon Blum ne dure que quelques semaines (13 mars-7 avril 1938).

La formation, le 10 avril 1938, d’un cabinet Daladier marque la fin du Front populaire en France. En février 1939, le Front populaire espagnol s’écroule devant la victoire de l’insurrection nationaliste qui submerge les derniers îlots républicains.

3. Bilan rétrospectif

Le Front populaire conserve aujourd’hui ses détracteurs et ses partisans. Pour les premiers, il n’a été qu’une machination de l’Internationale communiste renonçant à l’attaque frontale pour pratiquer une politique d’infiltration. Dimitrov lui-même n’a-t-il pas parlé du «cheval de Troie»? Interprétation contestée par d’autres réfractaires, d’extrême gauche ceux-là, anarchistes, syndicalistes révolutionnaires et trotskistes surtout, aux yeux desquels le Front populaire a trahi l’aspiration révolutionnaire des masses.

Pour ses partisans, le Front populaire tire sa force du fait qu’il a réalisé la synthèse de plusieurs idées qui leur sont chères et qu’on a parfois opposées: celle de l’unité nécessaire des masses ouvrières, celle de l’entente souhaitable de tous les éléments de progrès, celle de la victoire assurée de l’immense majorité sur une minorité démasquée (en France, les «deux cents familles»). En apparence réconciliés, un anticapitalisme sommaire, issu du marxisme et du syndicalisme, et l’idéologie dérivée du siècle des Lumières mènent le même combat contre les féodalités, anciennes et nouvelles, et contre les congrégations, religieuses ou économiques: l’influence de l’école laïque, en France, va dans ce sens.

Pour l’historien, le Front populaire repose sur la prise de conscience du fait que les crises capitalistes ne mènent pas inéluctablement à la révolution, à partir du moment où les classes moyennes, réagissant contre la prolétarisation, cherchent une issue totalitaire. Mais leur parler le seul langage qu’elles comprennent, n’est-ce pas tenter de construire tout un système économique sur le mythe d’une «abondance» acquise une fois pour toutes? En donnant la préférence aux réformes de répartition sur les transformations structurelles, le Front populaire s’assurait peut-être la victoire dans l’immédiat; mais il se condamnait à ne pas pouvoir en user durablement.

Front populaire
gouvernement de gauche qui dirigea la France en 1936-1937. La crise écon., l'accession au pouvoir de Hitler (janv. 1933), le soulèvement à caractère fasciste du 6 février 1934 avaient rapproché les partis de gauche. En oct. 1934, le communiste Thorez proposa la constitution d'un "front populaire de la liberté, du travail et de la paix", qui remporta les élections de mai 1936. L. Blum, chef de la S.F.I.O., constitua un gouv. avec les radicaux et sans le parti communiste; les accords Matignon (juin 1936) entre la C.G.T. et le patronat instituèrent les conventions collectives, la semaine de quarante heures, les congés payés. Mais les difficultés fin. et l'opposition des conservateurs eurent raison du premier gouv. Blum, que remplaça un ministère Chautemps (juin 1937). L'échec de la grève générale de nov. 1938 annonça la fin du Front populaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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